S.Ferenczy - Introduction à : "La question de l'analyse profane" (S.Freud)
Seul le sentiment impérieux d’une profonde responsabilité vis-à-vis de la société en général peut expliquer qu’un homme qui se trouve être l’expert le plus honoré de son champ d’activité puisse s’efforcer, loin de s’en réserver le monopole, de rendre ses découvertes scientifiques accessibles au public. Un tel altruisme est d’autant plus remarquable s’il se trouve que cet homme fait partie du corps des prêtres d’Esculape, un clan qui, d’une manière qui n’est pas sans rappeler la Sainte Église de Rome, s’est longtemps caractérisé, et se caractérise encore aujourd’hui jusqu’à un certain point, par un air de mysticisme qui lui fait tenir le profane à l’écart. C’est la même raison – le maintien du monopole – qui motive chez lui le recours à des formes mortes ou vieillies de la langue pour coucher certaines expériences dans des termes techniques, ou pour rédiger des prescriptions.
Naturellement, il convient d’admettre que les activités de gens insuffisamment informés, connus sous le nom de charlatans, ont pu causer d’importants dommages à la société. Mais d’un autre côté, personne ne pourra nier que la diffusion de l’hygiène moderne, de la bactériologie, de l’anatomie, de la pathologie, a constitué des bienfaits pour l’humanité tout entière.
C’est par un trait tout à fait typique de lui que le Père de la Psychanalyse, pénétré d’un sens profond d’équité vis-à-vis de cette humanité, ne s’est jamais laissé entraîner dans un strict point de vue professionnel qui eût équivalu à de l’étroitesse d’esprit.
La simple péripétie par laquelle il échut à la science médicale de découvrir la psychologie de l’inconscient et donc la psychanalyse ne parut pas une raison suffisante à Sigmund Freud pour qu’il considérât que sa découverte dût être inscrite au nombre des domaines réservés de la médecine.
À cet égard, Freud fut grandement aidé par le don remarquable qu’il possédait de se faire aisément comprendre des profanes, qualité qui n’est point si fréquente parmi ceux qui se consacrent aux arcanes de la science. Et il n’est point douteux que ce don étonnant qu’il possède, de se faire lui-même son meilleur vulgarisateur, ne trouve pas son origine ailleurs que dans la capacité qui est la sienne de pénétrer les âmes, et de savoir parler à chacun, quel qu’il soit, dans sa propre langue.
À mes yeux, le traité de Sigmund Freud consacré à La question de l’analyse profane dépasse de beaucoup les simples promesses de son titre. Ce traité constitue une esquisse complète, succincte et lucide tout à la fois, de la psychanalyse telle qu’elle se présente à ce jour. Si aujourd’hui quelqu’un me demandait de lui recommander un livre propre à lui permettre de comprendre, de saisir dans son essence même, ce qu’est la psychanalyse, c’est sans hésiter que mon choix se porterait sur La question de l’analyse profane. À mon sentiment, et à ma connaissance, ce livre m’apparaît exemplaire par sa lucidité.
C’est sans la moindre hésitation, et avec force, que Freud critique les charlatans qui prétendent faire usage de la psychanalyse sans avoir été d’abord pleinement préparés à cette tâche. Pour lui, il ne fait aucune différence que ces charlatans soient des personnes ayant subi une formation médicale – gens chez lesquels ses enseignements n’ont d’ailleurs rencontré à ce jour qu’une sympathie fort mesurée –, ou qu’il s’agisse de profanes venus d’autres horizons que celui de la médecine. L’opinion de Freud est que ce ne sont ni la formation médicale ni le diplôme qui peuvent être à même de faire d’un homme un psychanalyste compétent, mais plutôt une capacité d’insight vis-à-vis de l’âme humaine d’une part – et en premier lieu vis-à-vis de la sienne propre, à travers ses strates inconscientes –, et d’autre part une formation pratique. Selon Freud, c’est dans une proportion équivalente que des charlatans médecins et des charlatans non médecins se partagent un usage de la psychanalyse qui ne saurait être que préjudiciable aussi bien au public qu’à la nouvelle science elle-même. Plus encore, à l’heure actuelle, les relations de la psychanalyse aux sciences au sens large sont au moins aussi étroites que celle qu’elle entretient avec la biologie et la médecine. Aussi paraîtrait-il injuste d’exclure du cercle des psychanalystes des hommes et des femmes qui n’ont pas reçu de formation médicale.
Freud, cela va sans dire, ne ferme pas les yeux sur le danger qu’il y aurait à ne point savoir distinguer les maladies strictement organiques d’atteintes dites fonctionnelles ou nerveuses. Pour lui, un patient ne devra être autorisé à bénéficier de sa thérapie qu’après qu’aura été établi, sans aucun doute possible, et à travers un examen médical approfondi, qu’il constitue bien un sujet propre à prendre part au traitement psychanalytique.
Le nombre des médecins est bien trop limité, et leurs tâches en général par trop multiformes, pour qu’il puisse être permis à chacun d’entre eux de se consacrer à l’étude et à l’application de la psychanalyse à un niveau qui rehausserait de façon significative les qualités curatives de cette nouvelle science. C’est toute une armée de psychanalystes qui seraient nécessaires pour traiter tous ces enfants incorrigibles, comme on dit, dont les faiblesses et les défauts constituent un grave danger pour la génération à venir. Un grand nombre de psychanalystes bien formés serait également nécessaire pour se pencher sur tous ces « cas » qu’ont à offrir les établissements pénaux ou asilaires, cas pour lesquels le sanitaire devrait peu à peu venir se substituer au pénitentiaire.
La « thérapie criminelle », pensée sur une base psychanalytique, m’apparaît comme l’un des plus importants enjeux auxquels nous ayons à faire face dans le temps présent. Un autre enjeu, peut-être moins urgent au demeurant, est ce réajustement psychologique auquel aspirent tant de milliers de personnes dans leurs relations à leur famille, à leur milieu professionnel, à la société en général. C’est tout un champ considérable qui s’ouvre pour des travailleurs sociaux formés à la psychanalyse.
Un autre domaine dans lequel la psychanalyse appliquée pourrait faire la preuve de son indispensable nécessité est le monde de l’éducation. Tous les professeurs des écoles devraient avoir une formation psychanalytique approfondie, par laquelle ne pourrait que se conforter notre confiance à l’égard de ceux entre les mains desquels nous plaçons nos enfants. Enfin – last but not least – tous les professionnels dont l’activité, dans un sens ou dans un autre, présente des retombées potentielles sur l’âme humaine, devraient être formés psychanalytiquement. L’anthropologie, la sociologie, l’histoire, la psychologie de l’art ne peuvent se passer plus longtemps de la psychanalyse.
C’est à travers une vision de l’extrême importance que revêt la psychanalyse dans tous ces champs où l’homme déploie ses efforts que Freud pose la question de savoir si les inestimables bénéfices qu’apporte la nouvelle science devraient se voir ainsi imposer des limites, par la simple crainte du danger d’un charlatanisme dont la surestimation a été plus ou moins entretenue. C’est la circulation de l’information qui apparaîtra comme l’agent le plus dissuasif du charlatanisme, et comme le garant de la diffusion de connaissances fiables sur le sujet.
Les nécessités attachées à la préparation de l’édition américaine de La question de l’analyse profane, dont la publication est survenue si rapidement après l’originale en allemand, me donnent l’occasion de me placer ici dans une position de témoin. Je vois une faveur du destin dans la possibilité qui me fut donnée d’accompagner le docteur Freud lors de ce voyage pour ainsi dire historique, digne des Argonautes, qu’il effectua en Amérique en 1909, et d’avoir pu constater l’accueil courageux et tout l’intérêt que réservèrent à ses thèses ceux qui, dans ce pays, se tenaient à la pointe de la psychologie et de la neurologie. Ceci au moment même où Freud et ses enseignements étaient encore, dans le camp des scientifiques européens, marqués du sceau de la discorde.
Le Nestor de la psychologie américaine, le docteur G. Stanley Hall, embrassa avec enthousiasme les enseignements freudiens. Le docteur William James, philosophe et psychologue de renom, écouta notre évangile avec le plus grand intérêt, quoique de façon moins enthousiaste que le docteur Hall. Chez le docteur James J. Putnam, la soif juvénile de connaissances atteignit des extrêmes, lui qu’on vit suspendu aux lèvres du Dr Freud. C’est aux efforts infatigables de ces hommes, comme à la traduction des livres de Freud par le docteur A.A. Brill, que la psychanalyse dut de s’implanter, aux États-Unis, dans toutes les classes de la société, et ceci dans un temps relativement court et d’une manière dont l’ampleur surprend. Que l’Amérique se fût trouvée intéressée par la psychanalyse d’une façon beaucoup plus rapide que ne le fut l’Europe est un point qui mérite de rester dans les mémoires.
Or voici que, me trouvant de nouveau en Amérique presque à vingt ans d’intervalle, j’ai eu l’occasion d’observer combien durable et profonde était l’influence que les enseignements du Dr Freud exerçaient sur toutes les strates de la société américaine. Cela est vrai non seulement de Freud et de ce qu’il représente, mais aussi bien de la psychologie en général, et en particulier de celle qui trouve ses applications dans le domaine de l’éducation. À bien des reprises, il m’a été donné de remarquer qu’il n’était pour ainsi dire pas possible d’écouter une conversation, de quelque longueur qu’elle fût, sans entendre à un moment ou un autre parler de problèmes de psychanalyse, ou sans que le nom de Freud y soit mentionné.
La deuxième partie du présent volume n’est pas moins stimulante ni riche d’informations que la première, qui présente l’histoire de Freud, celle de sa vie et de sa science. C’est devenu aujourd’hui un lieu commun d’admettre que Freud, dans son objectivité inimitable, n’a jamais hésité à publier des faits ou des idées originales, que d’autres scientifiques auraient prudemment soustraits aux yeux de leurs contemporains.
À l’occasion du 70e anniversaire de Freud, j’ai eu l’occasion d’écrire ce qui suit dans l’International Journal of Psychoanalysis(juillet/octobre 1926) :
« Pour autant que ce fut sa personne qui fut en jeu, le vent dont il gonfla ses voiles fut celui même des méthodes les plus modernes d’investigation, celles qui cherchent à apporter dans la vision scientifique un regard neuf, ce qu’il fit en soumettant à l’étude les détails les plus intimes de sa vie privée. Dans son Interprétation des rêvescomme dans sa Psychopathologie de la vie quotidienne, Freud se jeta dans cette démarche d’une façon inconnue jusqu’alors, ouvrant non seulement de nouvelles voies de recherche pour cette forme particulière d’enquête, mais donnant de surcroît l’exemple, mémorable entre tous, d’une franchise par laquelle il ne se ménageait point. C’est sans hésiter, aussi, qu’il révéla les “secrets du laboratoire”, ceux dont les flottements et les incertitudes sont d’ordinaires si soigneusement tenus dans l’ombre. »
J’espère que le lecteur me donnera raison si je soutiens que la partie de ce livre qui présente l’« Étude autobiographique » de Freud porte à nouveau la preuve d’une sincérité et d’une franchise dont le degré étonne. À côté d’autres informations, cette partie du présent volume donnera à celui qui étudie la psychologie la démonstration de la tolérance manifestée par Freud à l’égard de ceux de ses anciens disciples qui, mus par une irrépressible impatience, ou parce qu’ils sont « peu portés à séjourner parmi les profondeurs de l’inconscient », se sont hâtés, emportés qu’ils étaient par une témérité inopportune, de généraliser leurs idées, et ceci nonobstant les insuffisances théoriques qui étaient les leurs face à des faits complexes. En ce qui me concerne, et à titre personnel, je ne puis m’empêcher de tenir Freud pour l’un des disciples les plus progressistes de ses propres enseignements, là où les apostats de sa doctrine m’apparaissent sous les traits de réactionnaires prématurément vieillis.
Munis de leurs justifications et de leurs artifices frelatés, ces apostats ont déserté les chemins de l’enseignement freudien – chemins qui exigent de ceux qui les empruntent le courage du vrai pionnier –, pour emprunter les routes larges et rebattues de l’orthodoxie psychologique et biologique.
Prendrai-je la liberté de me citer une nouvelle fois sur ce point ?
Le 28 décembre 1926, m’exprimant lors de la réunion d’hiver de l’Association psychanalytique américaine, j’eus ces mots :
« C’est une grande erreur que d’estimer l’âge d’une personne au nombre des années qu’elle a vécues. Rester productif et se montrer capable de changer ses opinions, c’est cela, rester jeune. Ces deux attributs caractérisent au plus haut point le professeur Freud, ainsi que l’attestent ses œuvres les plus récentes. L’on n’y trouve rien qui s’y ressente d’une quelconque stagnation dans les positions doctrinales, ou dans l’épuisement de la capacité à imaginer des vues nouvelles. On ne lui reprochera que d’être parfois trop peu indulgent vis-à-vis de ses propres thèses passées, et la largeur des perspectives qu’il ouvre surpasse bien souvent tout ce qu’il a autrefois créé. »
Pour conclure, je souhaite exprimer l’espérance où je suis que ce livre contribuera à dissiper la croyance erronée qui prévaut dans certains cercles. Il apparaît que le public au sens le plus large nourrit une certaine tendance à ramener les enseignements de Freud, et donc de la psychanalyse, à la seule question sexuelle. « Selon Freud, il n’existe qu’une causa movens à toutes choses, en l’occurrence, le sexe ! », telle est l’une des fausses assertions qu’il soutient.
Il va de soi qu’aucun des disciples fidèles à l’enseignement de Freud ne se fera l’avocat d’une si fallacieuse déduction. Certes le lecteur attentif de ce livre s’apercevra qu’en matière de sexe, Freud assigne à cet instinct plus d’importance que la pruderie et l’hypocrisie de la société d’aujourd’hui ne sont disposées à lui accorder. Mais, encore et toujours, Freud met l’accent sur la maîtrise des penchants [2]– non par la répression, certes, mais par l’élimination de tout ce qui, du point de vue logique, éthique ou bien encore esthétique, apparaît comme indésirable.
Budapest, Hongrie.
New York, septembre 1927
Traduit de l’anglais par Rainier Lanselle
(Sources : https://shs.cairn.info/revue-essaim-2005-2-page-175?lang=fr&tab=texte-integral)
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