FREUD N'EST PAS UNE EXCUSE.

Excellent Article du 24/06/26 

— Magazine  "le 1" 


Il est aujourd'hui courant d'entendre dire que la psychanalyse, par sa vision « sexualisée » de l'enfant, participe à la culture du viol. Je suis étonnée de constater que les thèses sur la sexualité de Freud sont encore aujourd'hui subversives, et surtout mécomprises. Précisons d'emblée que quand l'inventeur de la psychanalyse parle de « désir sexuel » ou de «libido », il n'entend pas le désir de se donner à certaines pratiques érotiques (coit ou autres). Le désir sexuel désigne pour Freud une force que le sujet ne peut pas contrôler; par conséquent, la sexualité a une signification beaucoup plus large, et elle lui sert pour expliquer l'intensité et la nécessité des troubles qui nous affectent et dont nous nous plaignons, autrement dit nos symptômes (anorexie, boulimie, inhibition, procrastination, prise de toxiques, etc.). Mais Freud ne se limite pas à établir une analogie entre les phénomènes sexuels et les phénomènes pathologiques de notre vie; il remarque leur continuité justement dans la puissance qu'ils exercent sur nous, car ils nous déterminent indépendamment de notre volonté. Ce qui est à l'origine du désir sexuel, exprimé dans toutes ses formes, nous est méconnu, autrement dit, il est inconscient • la cure psychanalytique permet non seulement d'éclaircir (un peu) ce désir, mais de le transformer en quelque chose d'acceptable et même de joyeux pour le sujet. «Sexuel » veut donc dire, pour Freud, «déterminant », « puissant », « nécessaire », « au-delà du bien et du mal ».

Et si l'adulte est touché par ce phénomène, il n'y a pas de raison que l'enfant ne le soit pas aussi: c'est en observant les enfants que Freud a pu fonder sa théorie du sexuel.
L'enfant a une sexualité « perverse et polymorphe », dit-il, car sa sexualité n'est pas finalisée par la reproduction (elle est perverse) et elle n'est pas circonscrite aux organes génitaux (elle est polymorphe).

Il suffit de regarder un enfant sucer son pouce: en quoi serait-il mal de qualifier cette activité de « sexuelle »? Et si l'activité sexuelle des enfants a été négligée et même niée avant Freud, pourquoi la repérer et l'étudier serait-il dangereux, immoral? En quoi serait-ce contribuer à la culture du viol?

Pour ce qui concerne l'Œdipe, souvent au cœur des critiques, je considère qu'il est un « mal » pour la psychanalyse, dans son versant normatif. Je suis obligée de
constater que certains et certaines de mes patients rêvent ou fantasment d'avoir des relations sexuelles avec leurs parents, mais reconnaître cela ne veut pas dire qu'on autorise les parents à abuser de leurs enfants! Les fantasmes et les rêves œdipiens ne sont jamais mis en acte, mais ils sont utilisés comme des trames pour situer le désir du sujet à un certain moment de la cure.

Que l'Œdipe ne soit pas universel, nous le savons depuis toujours, et beaucoup de psychanalystes, dont moi, s'accordent pour le considérer davantage comme un trouble et comme une organisation dysfonctionnelle que comme un critère de stabilisation épanouissante pour l'individu et pour la société.

En résumé, affirmer que l'enfant a sa propre sexualité (et cela est largement observable dans la clinique, c'est-à-dire dans la pratique auprès des patients) est une manière d'insister sur son autonomie dès le plus jeune âge, et ne veut pas dire le soumettre aux désirs de l'adulte, ou justifier les abus de celui-ci à son égard. Le psychanalyste hongrois Sándor Ferenczi, dans son ouvrage Confusion de langue entre les adultes et l'enfant, marque un point essentiel: la nécessité de séparer radicalement les désirs des adultes des désirs des enfants. 


SILVIA LIPPI

Psychanalyste et psychologue

hospitalière à l'établissement

public de santé Barthélémy-

Durand d'Étampes et

chercheuse associée à

l'université Paris-Nanterre,

elle a notamment publié Freud,

l'ingouvernable (Stilus, 2025) et,

avec Patrice Maniglier, Sœurs:

pour une psychanalyse féministe

(Seuil, 2023).

 

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