𝐎𝐮̀ 𝐜𝐨𝐮𝐫𝐞𝐧𝐭-𝐢𝐥𝐬 ? / 𝐑𝐚𝐲𝐦𝐨𝐧𝐝 𝐃𝐄𝐕𝐎𝐒
« Excusez-moi, mais je suis encore un peu essoufflé parce que je viens de traverser une ville où tout le monde courait. Je ne peux pas vous dire laquelle, je l'ai traversée en courant. Lorsque j'y suis entré, je marchais normalement. Mais quand j'ai vu que tout le monde courait, je me suis mis à courir comme tout le monde, sans raison. Alors, à un moment, je courais au coude-à-coude, comme ça, avec un monsieur, alors je lui dis : "Dites-moi, pourquoi tous ces gens-là courent-ils comme des fous?". Il me dit : "Parce qu'ils le sont". Il me dit : "Vous êtes dans une ville de fous ici". Il me dit : "Vous n'êtes pas au courant ?". "Si, si, des bruits ont couru". Il me dit : "Ils courent toujours". Et je lui dis :"Mais qu'est-ce qui fait courir tous ces fous?". Il me dit : "Tout, tout. Y en a qui courent au plus pressé. D'autres qui courent après les honneurs. Celui-ci court pour la gloire. Celui-là court à sa perte". Et je lui dis :"Pourquoi courent-ils si vite ?". Il me dit "Pour gagner du temps. Comme le temps c'est de l'argent, plus ils courent vite, plus ils en gagnent".
Mais je dis : "Où courent-ils?". Il me dit :"À la banque, le temps de déposer l'argent qu'ils ont gagné sur un compte courant. Et ils repartent, toujours courant, en gagner d'autres". Je lui dis "Et le reste du temps ?". Il me dit : "Ils courent encore". Il me dit : "Ils courent toujours". Mais je dis : "Où courent-ils ?". "Ils courent faire leurs courses. Au marché".
Je lui dis : "Mais pourquoi font-ils leurs courses en courant ?". Il me dit : "Je vous l'ai dit, parce qu'ils sont fous". Et je dis :"Ils pourraient aussi bien faire leur marché en marchant tout en restant fous". Il me dit : "On voit bien que vous ne les connaissez pas". Il me dit :"D’abord, le fou n'aime pas la marche". Je dis : "Pourquoi ?". Il me dit : "Parce qu'il la rate". Je lui dis : "Mais vous là, où courez-vous ?". Il me dit : "Moi, je cours à la banque". "Ah, je dis, pour y déposer votre argent ?". Il me dit : "Non, pour le retirer, moi je suis pas fou". Je lui dis : "Mais alors, si vous n'êtes pas fou, pourquoi restez-vous dans une ville où tout le monde l'est ?". Il me dit : "Parce que j'y gagne un argent fou, c'est moi le banquier".
Raymond Devos
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